« La seleçao et le goût du tapis »

TEXTE – L’avis d’un citoyen brésilien sur le football est incontournable. Celui de Paulo Coelho, écrivain moraliste, auteur du best-seller « L’Alchimiste« , l’est d’autant plus que celui-ci avoue préférer Dunga à Socrates. Extrait de L’Equipe Magazine du 9 mai 1998

Fermez les yeux et regardez ce que je vois. Cet océan métallique qui fusionne avec le ciel de fer. Regardez ces éclairs qui viennent frapper le Pain de sucre. Regardez les vagues. Elles s’opposent, inlassablement au sable de Copacabana. Tout se mélange. Elles mènent un combat symbolique. La vie est là, tout entière représentée dans ces vagues, dans ce chaos d’eau et de sable. C’est le moment où tout se détruit et se crée en même temps. C’est le moment de crise, celui où tout recommence. Ici naît la vie. Dans un combat. Le mouvement du monde est un combat, comme le soleil qui explose en millions de bombes atomiques. La vie est une lutte. Le sport symbolise cette lutte, ce bon, ce juste combat où la défaite est l’instrument de la victoire.

La nature nous enseigne qu’il faut en terminer avec ces principes marxistes qui voudraient que sport et religion soient l’opium du peuple. Penser cela, c’est ne rien comprendre à l’importance symbolique du sport et de la religion. Au Brésil, nous vivons déjà dans un contexte religieux et sportif. En cela l’équipe du Brésil est précurseur et je suis convaincu que le prochain millénaire sera religieux et sportif. Les connexions sont nombreuses entre sport et religion. Les enseignements sont similaires. Le sport donne une expérience de la victoire et de la défaite. La religion donne la part de mythe à l’inexpérience, la place dans un contexte général et lui confère une validité universelle. Dire que religion et sport endorment le peuple est, dans ce contexte, complètement erroné. La défaite ramène à la réalité de la vie, la victoire donne l’enthousiasme et l’espoir, elle pousse à la persévérance. La vie n’est rien d’autre et le sport symbolise les situations extrêmes de la vie : la victoire de l’un est la défaite de l’autre, la joie du premier est la tristesse du second. Le sport permet de se projeter symboliquement dans la vie réelle.

Au-delà de cela, le sport permet à l’individu de jouer avec quelque chose d’essentiel que la société a oublié : le langage du cœur. Je suis un supporter de Botafogo. Et même quand, objectivement, je sais que mon club n’a aucune chance de vaincre, je reste supporter, je garde l’espoir et la passion. Cela n’a rien à voir avec la raison. Le football joue avec notre inconscient, avec notre cœur, avec des recoins de nous-même qu’il faut développer pour rester vivant, mais que la société ne nous permet pas d’exprimer. Elle nous pousse plutôt à être très logique dans le mauvais sens. Il faut toujours que nous calculions le rapport coût-bénéfice. La vie n’est pas comme ça, l’amour n’est pas comme ça. Le foot n’est pas comme ça… Dans la religion et dans le sport, on joue avec ce côté magique de l’enthousiasme, du coeur, bien au-delà de la raison.

Cela peut paraître paradoxal, mais le football comme la religion nous donnent la possibilité, l’opportunité de développer notre côté féminin. Il permet d’être plus ouvert à l’inattendu, aux choses que l’on ne peut pas contrôler. On peut crier sa joie ou ses frustrations, hurler son émotion et agiter tous les drapeaux, on ne sera jamais sur le terrain ou dans le ballon même s’il y a une interaction entre le spectateur et l’artiste. Le spectateur va forcément être influencé, profondément, par le spectacle que lui donnent les joueurs. C’est la raison pour laquelle une équipe doit toujours balancer entre l’inventivité offensive et la rigueur défensive, entre la générosité, l’altruisme et la conscience individuelle, l’égoïsme. La sagesse dans la vie vient de cet équilibre, de cette ambivalence. Au Brésil, nous avons appris, à dure peine, que si cet équilibre, cette balance, ne sont pas respectés notamment en football, la victoire s’échappe. Je me souviendrai jusqu’à mon dernier souffle de cette phrase de Muhammad Ali avant son combat contre George Foreman. « Je vais gagner », disait-il, « parce que je connais le goût du tapis »…

L’expérience n’est autre que cela. On ne peut vaincre si on a oublié ses défaites. L’oubli, c’est tomber dans le mythe de Sisyphe, c’est répéter inlassablement les mêmes erreurs. Un pays est fait de son présent, mais aussi de sa vision du passé comme de l’extrapolation de son avenir. On a besoin des trois pour évoluer. Le Brésil a toujours eu cette impression, ce besoin d’oublier son passé pour pouvoir vivre son moment présent. Cela me déplaît profondément. La mémoire d’un peuple raconte son histoire. Alors pourquoi cette faculté d’oubli ? Peut-être qu’on a besoin, notamment en politique, d’effacer ce que les gouvernements d’avant ont fait. Â chaque élection un grand effort est fait, premièrement, pour montrer les erreurs des gouvernements d’avant, deuxièmement pour en oublier le meilleur. Cela a donné aux Brésiliens une espèce d’inconscient collectif et ils utilisent cette capacité d’oubli pour toute leur vie. Cela existe donc pour la musique, la littérature, le foot, en fait pour tous les arts.

On oublie les personnes clés de chaque art brésilien, génération après génération. En France, on célèbre encore le Petit Prince, le travail de Saint-Exupéry est vivant. Au Brésil, vous pouvez être sûr que cela ne se passerait jamais. En oubliant son histoire, le Brésil oublie aussi ses défaites. Moi, je n’ai jamais oublié que Socrates, au moment du penalty contre la France, en 1986, a joué avec mon espoir sans élan. Il a galvaudé ma passion et celle de tous les Brésiliens. Zico aussi avait raté un penalty, mais lui n’a pas donné l’impression, avant de le shooter, que ce n’était pas si important que ça. Socrates, lui, a fait comme si ce coup de pied n’avait aucune importance.

L’esprit brésilien allie deux choses essentielles pour livrer un bon combat symbolique – ce que saint Paul a nommé la Rigueur et la Compassion. C’est, dans un langage plus propre au football, la discipline et le talent, la joie et le sérieux, la générosité et l’égoïsme. La défense et l’attaque. En 1982, le Brésil ne jouait que pour les spectateurs, il a perdu. En 1974, c’était l’inverse, nous avons aussi perdu. Aujourd’hui, nous avon s atteint une forme d’équilibre. Je suis convaincu que si personne ne chante la victoire avant d’aller au combat, nous allons gagner.

Je n’aime ni la Seleçao de 1974, ni celle qui a joué la Coupe du monde 1982. je n’aime pas non plus l’équipe brésilienne que la France a battue en 1986. Trop gaie, trop joyeuse. Trop loin de la réalité. Oui, je le confesse, j’ai détesté cette équipe de Socrates… Heureusement, la vie est plus sage que les entraîneurs et les joueurs de football. La vie sanctionne symboliquement une équipe qui penche trop du côté du spectacle, ou, à l’inverse, du côté du résultat. La sanction est unique, immuable : c’est la défaite. Il n’y a pas de notion de morale ou d’immoralité. Une équipe qui ne respecte pas la règle d’équilibre vital est battue. La Colombie aux états-Unis a illustré cet exemple comme nous l’avions fait, nous, Brésiliens, en 1982 et 1986. Trop de talent et pas de discipline. Le talent a besoin de la discipline, sinon il se perd, il s’évapore. Dans ce contexte, le meilleur entraîneur du monde est celui qui saura balancer entre la joie et la discipline, qui alliera rigueur et compassion,’qui aura connu l’euphorie de la juste victoire, la beauté du bon combat mais aussi, comme le disait Ali, « le goût du tapis ».

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