« Alors parurent les Hollandais »

TEXTE – Françoise Giroud, écrivain, journaliste et femme politique, n’a jamais accepté le cliché selon lequel les femmes n’aiment pas le foot. Ce fut pourtant son cas jusqu’en 1974, où la nouvelle secrétaire d’Etat à la Condition féminine découvrit, lors de la Coupe du Monde la formidable équipe des Pays Bas emmenée par Johan Cruijff.

Françoise Giroud

Tout a commencé, pour moi, avec les Hollandais. C’était en juillet 1974. La Coupe du Monde se jouait en Allemagne fédérale et, pour nous, sur le petit écran, à des heures saugrenues. Jusque-là, le spectacle du football consistait, me semble-t-il, à voir vingt-deux messieurs en culotte courte taper dans un ballon lorsqu’il passait à leur portée. De temps en temps, l’un d’eux tombait, se roulait par terre de douleur, à le croire tous os brisés, et se relevait trente secondes après pour courir comme un lapin. Parfois, rarement, le ballon pénétrait dans un filet et ils s’embrassaient.

L’état d’excitation dans lequel cet exercice plongeait l’espèce masculine me laissait vaguement condescendante. Pour quelque raison mystérieuse, les femmes ont rarement le goût des activités ludiques ou, pour parler comme tout le monde, le goût des jeux. Par politesse, je dis : « Je regarderai quand les Français joueront… » Ils ne jouaient pas. Eliminés. Par sottise, je dis: « Alors, ça ne m’intéresse pas… ». On me fit honte. Par lâcheté, je feignis de participer.

Alors parurent les Hollandais, et parmi eux Cruyff. Onze garçons ailés. Comme toutes les équipes souveraines, ils paraissaient plus nombreux que leurs adversaires. Il y avait toujours un Hollandais exactement placé pour cueillir le ballon qu’un autre lui passait, de sorte que tous semblaient reliés par des fils invisibles commandés par un seul cerveau.

Cruyff le magnifique, maître en vif-argent de ce ballet rigoureusement calculé où s’intégraient parfois des figures libres. C’était superbe, comme toutes les démonstrations où se conjugue la maîtrise du corps et de l’esprit. C’était clair et même lumineux. De match en match, stratégie, tactique, exécution, style, rôle des attaquants, des défenseurs, du distributeur de jeu apparaissaient comme sous un révélateur.

Le plaisir du spectateur, pour être complet, doit s’accompagner d’un coup de cœur, d’une identification à l’une ou l’autre des équipes en présence. Dès leur deuxième match, les Hollandais étaient devenus « mes » Hollandais. Cette année-là, j’ai perdu la Coupe du Monde. Mais en finale, s’il vous plaît ! Tout de même, ce fut dur. Cette année… Il vaut mieux n’en pas parler. D’ailleurs, avec un penalty en travers de la gorge…

Simplement, quand cinq cents millions d’hommes de par le monde restent vissés devant une télévision aux heures les plus incommodes, comme ensorcelés, c’est peut-être qu’ils ont besoin de rêver… De rêver qu’ils sont, par Platini ou Bettega interposés, les plus grands, les plus forts, les meilleurs… Pas de quoi se vanter ? On dit ça…

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