La légende du Chŏllima

DOCUMENTAIRE – Le 15 juillet 1966, l’équipe de Corée du Nord réalise l’une des plus grandes sensations de l’histoire de la Coupe du Monde en battant l’Italie. Trente-six ans plus tard, un journaliste anglais tente de retrouver les héros oubliés.

Corée du Nord 1966

La Coupe du Monde 1966 a laissé dans l’histoire le triomphe programmé d’une équipe d’Angleterre tout de rouge vêtue, une victoire marquée entre autre par un but litigieux inscrit en finale dont on discute encore et toujours la validité.

La chronique a également retenu de ce tournoi l’une des plus grosses surprises de l’histoire du football. A Middlesbrough, la Corée du Nord bat l’Italie (1-0). Seule la victoire des Etats Unis sur l’Angleterre, en 1950, pourrait être considérée comme une performance supérieure (1).

La seule présence de ces footballeurs Nord-Coréens en Angleterre en 1966 est une incongruité. Le pays au régime communiste n’est pas reconnu par le gouvernement britannique, et ce dernier a refusé de délivrer des visas aux joueurs. Ainsi la délégation nord-coréenne foule-t-elle le sol anglais en toute illégalité !

La Corée du Nord, pays ruiné par la guerre (1950-1953), est la représentante unique du Reste du monde. Sur les seize équipes participant à la phase finale, la FIFA a attribué dix places pour l’Europe et cinq pour l’Amérique Latine. Une seule place est donc laissée pour les autres continents, ce qui provoque la colère et le boycott des pays africains.

Il ne reste que deux pays en lice pour disputer les éliminatoires, l’Australie et la Corée du Nord. C’est à Phnom Penh au Cambodge que les deux équipes s’affrontent, sur deux rencontres. Les Australiens, favoris mais trop sûr d’eux, se font corriger (6-1 et 3-1) par une équipe coréenne extrêmement disciplinée.

C’est le premier exploit des joueurs nord-coréens, qui se qualifient pour la Coupe du Monde. Les joueurs ont un statut de militaires et sont comme envoyés en mission en Occident. A leur départ, le dictateur Kim-II-sung leur fixe comme objectif de « gagner un ou deux matches« .

Autant dire mission impossible. La Corée du Nord se retrouve dans le groupe IV, un groupe costaud où elle doit affronter l’URSS, le Chili et l’Italie. Dès le premier match, l’équipe est laminée par les Soviétiques (3-0). Quelques jours plus tard, les Coréens parviennent à tenir le Chili en échec (1-1). Mais tout indique qu’il n’y aura pas la victoire espérée par Kim-II-sung : Son équipe doit affronter l’Italie, laquelle a nécessairement besoin d’une victoire pour se qualifier.

Dans le stade de Middlesbrough, la Squadra Azzurra domine l’équipe coréenne, mais celle-ci se défend courageusement. Mieux même, elle s’offre quelques incursions dans le camp italien. Et à la 25eme minute, le major-dentiste Pak Doo Ik récupère un ballon à l’entrée de la surface italienne, tire et trompe Albertosi. Le stade de Middlesbrough n’en revient pas et encourage cette équipe de petits bonhommes rouges (1,68 mètre de moyenne) face aux cadors italiens. Au coup de sifflet final, les Nord-Coréens sont acclamés par les hôtes dont le gouvernement ignore officiellement l’existence.

Grâce à cet exploit historique, les Nord-Coréens se retrouvent qualifiés en quarts de finale. Et provoque de nouveau la stupeur à Liverpool : Après 20 minutes de jeu, ils mènent 3-0 face au Portugal ! Seul l’exceptionnel talent d’un Eusébio en état de grâce mettra fin au rêve fou des Nord-Coréens. L’attaquant portugais inscrira quatre buts et le Portugal s’imposera 5-3.

Un grand mystère a longtemps entouré le retour au pays des joueurs. La rumeur couraitt selon laquelle ils avaient été envoyés en camp de redressement par un dictateur rendu fou furieux par la défaite contre le Portugal. Le fait que la sélection nord-coréenne ne disputa plus un match officiel pendant les six saisons qui suivirent entretenait ce mystère.

Trente ans plus tard, deux journalistes anglais, Nick Bonner et Daniel Gordon, se mettent en tête de réaliser un reportage sur cette équipe mythique. Quatre ans de négociations avec les autorités d’un des pays les plus fermés du monde sont nécessaires pour parvenir à ce projet. Le documentaire retrouve sept des héros de l’épopée.

Les tempes grises et le costume bardé de médailles militaires, ceux-ci démentent avoir été conduits en camp. Ils ont au contraire été accueillis en héros et ont occupé d’intéressantes fonctions dans le football. Les héros s’expriment avec le sourire. Ils démontrent un patriotisme sans faille, et affirment avoir été inspirés par Chŏllima, la créature mythique symbole de leur pays. Il font preuve également de leur tristesse, sincère et touchante, quand ils évoque la disparition de Kim-II-sung, décédé 1994.

Quelques anecdotes de l’épopée reviennent à la surface, comme cette liesse qui entourait les joueurs à Middlesbrough, dans une atmosphère digne des Beatles. Et le malaise de cette hôtel de Liverpool, qui avait été réservé pour l’équipe d’Italie et où les joueurs coréens trouvent avec stupeur des croix et autres ornements religieux, tout bonnement interdits dans leur pays !

Ce reportage unique recevra de nombreuses récompense, notamment un Royal Television Society Award du meilleur reportage sportif en 2003. Daniel Gordon et Nick Bonner réaliseront d’autres reportages sur la Corée du Nord, dans les milieux de la gymnastique et sur les souvenirs d’un ancien soldat américain. Entre les images d’archives et les interviews, la caméra se promène discrètement aux alentours, nous donnant l’occasion unique de visiter un tant soit peu ce pays tellement mystérieux.

« The game of their live » de Daniel Gordon (2002)

(1) On notera au passage qu’une fiction sur l’exploit américain, sorti en 2005, portera le même titre que ce documentaire consacré aux Nord-Coréens « Le match de leur vie« . On remercie l’originalité dont font preuve les distributeurs.

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