« San Antonio renvoie la balle »

TEXTE – Si Frédéric Dard a toujours préféré le cyclisme, le football ne le laisse pas indifférent. Et c’est avec délectation qu’il entraîna, en 1960, le commissaire San Antonio et son fidèle Bérurier dans les milieux parfois obscurs de la balle ronde. Voici donc le compte-rendu du match France-Eczéma, point de départ d’une nouvelle enquête. Extrait de San Antonio renvoie la balle (éditions Fleuve Noir, 1960)

Le stade est archiplein. Dans la tribune officielle, l’ambassadeur d’Eczéma, ceint du grand Cordon de chanvre de l’ordre de la conciergerie, voisine avec le secrétaire principal du secrétaire adjoint au vice-sous-secrétaire d’Etat délégué au secrétariat des Sports.

Soudain, ovation : les deux équipes font leur entrée sur le terrain.

L’équipe de France porte le maillot de l’équipe de France et, fait unique dans les annales, celle d’Eczéma porte le maillot de l’équipe d’Eczéma. Pour les non-initiés, je crois bon d’en rappeler les couleurs : culotte rose à bande rose, maillot cerclé de rose et rose. Les Eczémateux sont de solides gaillards qui se caractérisent par des vésicules, une sécrétion séreuse et une desquamation, c’est vous dire !

Aussitôt, la musique des Sourds-Muets de Bagnolet attaque les hymnes nationaux. Honneur aux visiteurs ! On commence par l’hymne Eczéma : le « Tegratt Passa Sinfecte », dont la traduction française ne nous est pas encore parvenue à l’heure où nous mettons sous presse.

Les hymnes interprétés, Bérurier ôte sa botte gauche. C’est dire que le spectacle commence dans les tribunes ! Lesieur vous l’offre ! Des pieds béruriens à l’huile, ça vaut son pesant de mayonnaise !

Les deux chefs d’équipe : Couchetapania pour la France et Dupont pour l’Eczéma, échangent des fanions et des poignées de main en attendant d’échanger des coups de pied.

L’arbitre est un allemand, M. Otto Graff. Il lance la pièce de monnaie, la perd dans l’herbe, en lance une autre (la fédération est riche) et c’est le capitaine eczémateux qui a le choix. Il prend le coté droit, lequel se trouve à gauche de la tribune d’en face.

La foule est survoltée.

– J’ai idée qu’on va assister à une sacrée rencontre, dit le Gravos en se roulant une cigarette. Sur qui que tu parie ?

– Tu parles japonais ? gouaillé-je.

Il n’a pas le temps de répondre par une boutade. Le coup d’envoi est donné. Aussitôt l’équipe de France prend le meilleur, comme disent les comptes rendus sportifs.

Il faut voir cette envolée, les gars ! Chmizblik passe la balle à Kravachetavach, qui la passe à Rigoletto, qui dribble Dubois, l’Eczémateux, et descend vers les buts adverses.

– Il va marquer un essai, prophétise Béru.

– Impossible !

– Ah oui ! Et pourquoi, siouplait, commichose de mes deux saires ?

– Parce que ces gens-là jouent au football et pas au rugby.

Le gros hausse les omoplates (pas si plates que ça, d’ailleurs).

– Fotebal ou rugueby, dit-il, quelle différence y a, à part le ballon ?

Mais il se tait. La phase de jeu est décisive. Aujourd’hui, l’équipe de France parait être en état de grâce. Rigoletto vient de feinter un joueur adverse, et de faire une passe à Yabon Banania, ce dernier place un coup de pied retourné et… sa chaussure mal lacée arrive sur la frime du goal qui part à dame.

L’arbitre siffle. La foule trépigne.

On fait respirer la première page du Figaro au goal. Ca le ranime illico. Il ramasse le ballon et dégage très loin, au-delà de ce que Bérurier appelle « la ligne médiocre ».

Cette fois, les Eczémateux réagissent. Superbe combinaison de Martin qui lance à Pécheur qui passe à Constant qui envoie à Tinople qui dit bonjour à Vazymou (qu’il n’avait pas encore vu de la journée) qui demande des nouvelles de sa tante Irma qui habite Bruxelles et c’est le but !

Kriss Kraft, le goal français, a été trompé par la feinte de Cépatasseur (il l’a été aussi par sa femme, mais c’était au cours d’une autre rencontre) et l’Eczéma marque un premier but.

Eczéma : 1. France : 0.

Nouvel engagement.

Le stade hurle son mécontentement. La délégation eczémateuse brandit des fanions et entonne le chant de l’Epiderme. Le tumulte est à son comble. Bérurier met son pied nu sur la robe d’une dame qui ne s’en rend pas compte et qui hurle, à l’intention d’un joueur de l’équipe de France apparenté à l’assureur d’un cousin du jardinier qui taille les rosiers de sa belle-mère : « Vas-y Molo ! ».

Une telle familiarité donne un sursaut à Molo. Justement, c’est lui qui engage (il a l’habitude, son père était déjà engagé volontaire en 39 parce qu’il voulait les Pyrénées).

C’est maintenant Banania qui a la balle. Il descend au petit trot (il peut, ayant relacé sa godasse) vers la cage adverse. A quelques encablures du rivage, il shoote en direction de son ailier droit tellement hors-jeu que s’il s’était trouvé à ce moment-là à la terrasse du Fouquet’s, il ne l’aurait pas été davantage.

La foule s’égosille, because l’arbitre n’a pas sanctionné la faute.

On le hue ! On le conspue ! On l’invective ! On le restitue ! On le destitue ! On l’insulte ! On l’accable ! On le dégrade ! On le flétrit ! On le profane ! On le déshonore ! On lui dénie le sifflet ! On le lui nie ! On le lui noue ! On le lui coupe ! Mais il semble s’en moquer, l’arbitre, autant que de sa première choucroute.

Il est allongé sur le terrain, le naze dans l’herbe.

Il ne remue plus. Je vous parie un compte courant contre un courant d’air qu’il s’est assommé en chutant.

Des joueurs l’entourent. Certains font des gestes avec les bras pour alerter les soigneurs. On voit des zigs armés de petites valoches traverser le terrain en courant.

M’est avis que c’est grave. On ne voit pas l’arbitre parce qu’il est entouré de populo ; mais à l’attitude des joueurs, très relaxés, on comprend que la partie ne va pas reprendre tout de suite.

Le goal eczémateux se met à tricoter son filet. L’arrière gauche français réclame un jeu de cartes pour montrer un tour au gars qui le marque. Ce dernier demande s’il ne pourrait pas faire une passe après la partie (car c’est la première fois qu’il vient en France. Ses rencontres précédentes, il les a faites sur le trottoir de son quartier à Dermatologie, la capitale de l’Eczéma).

Le gros est à quatre pattes. Il cherche sa botte et ne la retrouve pas.

Sur le terrain, c’est la panique. Les soigneurs gesticulent. Des poulets vont les rejoindre.

Quelque chose me dit que ça pourrait être intéressant. Je ne sais pas pourquoi, je vous jure… Une force obscure !

Je crie au gros que je vais revenir, et je dévale la travée jusqu’au terrain.

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