« Foot et Darwinisme »

TEXTE – Dire que Philippe Val, écrivain, chanteur et éditorialiste, n’aime pas le foot, c’est un doux euphémisme. Ce n’est pas le jeu en soi qui lui déplaît, mais plutôt la compétition et les dérives qu’elle engendre. En même temps, comment lui donner tort ? Extrait des Fin de Siècle en Solde, Le Cherche Midi éditeur 1999.

Lisant un article que Richard Conte, prof à Paris-I, consacre au foot, j’ai trouvé que sa réflexion brillait par sa pertinence. La philosophie grecque nous enseigne que ce qui mérite d’être dit mérite d’être dit au moins deux fois. Voici donc la deuxième fois.

Considérons le règne animal. Passons sur les organismes unicellulaires se déplaçant dans l’eau à l’aide de vagues cils. Passons également sur les mollusques, les vers et autres organismes flottants et rampants dont la vie, pour être précieuse et respectable, se limite à la recherche de nourriture et à la continuation de l’espèce. Chez les vers et les mollusques, quelle que soit l’affection qu’on leur porte, il ne faut pas espérer dans l’immédiat voir apparaître un prix Nobel de physique ou de littérature. Les poissons, déjà, avec leurs nageoires, sont moins dépendants des courants, qu’ils peuvent remonter. Leur désir de se rendre d’un point à un autre est rendu possible par ces petits membres qui, s’ils ne leur permettent pas de peindre la Joconde, les situent dans l’échelle de l’évolution un poil plus haut que le lombric et la paramécie.

Et maintenant, observons les premiers dinosaures qui quittent l’océan primitif, barbotent dans les grands marais pendant quelques millions d’années puis gagnent enfin la terre ferme. Regardons-les, avec leurs grandes pattes de derrière et leur petites pattes de devant. Si les dinosaures avaient connu l’écriture, et si l’équivalent saurien d’un Proust ou d’un Saint-Simon avait noté par le menu la somme de leurs pensées et de leurs actes, l’oeuvre aurait tenu sur une carte de visite. On fait pipi, caca, on baise, on broute. Ces quatre activités qui, pour agréables qu’elles soient, n’en sont pas moins intellectuellement encore assez frustes, suffirent à remplir la chronique de toute l’ère tertiaire et d’un bon morceau de l’ère quaternaire.

Et puis, au fil des millions et des millions d’années, par l’extraordinaire combinaison du hasard et de la nécessité, voici les mammifères terrestres et marins. Les dauphins, les baleines, malgré un développement cérébral tout à fait honorable, ne produisirent rien. Même pas le moindre pieu pour trouer la coque des marins qui viennent les harponner depuis des siècles. Leurs nageoires ne servent qu’à nager, à faire des cabrioles dans l’eau et à jouer au premier qui, partant de n’importe où, arrivera nulle part, ce qui, malgré toute l’intelligence qu’on leur prête, les tient encore, au niveau de leur participation à l’évolution des sciences et des techniques, plus proches de la vache que de Léonard de Vinci. Quant aux mammifères terrestres, aux insectes et aux oiseaux pourvus de sabots, d’ongles, de griffes, de mandibules et de dards, bien qu’évoluant dans un milieu plus propice à la construction et à l’invention, à part quelques nids, fourmilières, ruches et termitières à côté desquels, il faut bien le dire, la plus déglinguée de nos cités HLM ressemble à Versailles, ils ne font que subir l’univers qui les englobe sans y opposer de résistance autre que leurs défenses naturelles…

Mais la nature est patiente. Elle s’invente elle-même, avec de longues périodes d’immobilisme, puis, de temps en temps, des traits de génie fulgurants qui changent la face du monde. C’est ainsi qu’au bout de quatre milliards d’années à fabriquer des organismes pourvus de cils propulseurs, de pattes, d’ailes, essais plus ou moins réussis de monstres, de nabots, de tarés, voilà qu’elle sort de son chapeau cosmique un mammifère pourvu, à l’extrémité de ses membres supérieurs, d’un organe fantastique qui va enfin permettre au cerveau de réaliser ses rêves les plus fous : la main. Et qui plus est, la main avec un pouce préhenseur, opposé aux quatre autres doigts. Alors que depuis quatre milliards d’années, la planète était un désert culturel aussi aride qu’une journée de programmes sur TF1, dès qu’arrive la main avec le pouce opposable, c’est l’explosion. En quelques milliers d’années, c’est-à-dire quelques secondes en temps géologique, voilà Homère, Michel-Ange, Cervantès, Shakespeare, Phidias, Socrate, le musée du Louvre, le jazz, la pénicilline, les spaghettis aux pointes d’asperges… Grâce à cette main merveilleuse, par la voix de ces ondes radiophoniques que l’on aime tant, on peut entendre les plus grands pianistes, partager nos passions avec des inconnus, informer, émouvoir… On fabrique des ordinateurs qui aident à découvrir et à guérir des maladies génétiques. On communique à la vitesse de la lumière. On sortira peut-être un jour proche de la barbarie nationaliste. Dès le départ, cette main d’où jaillit tout le progrès humain, cette main qui nous a hissés hors des ténèbres primitives, servit à faire le signe de la paix, de la fraternité.

Mais la nature est brouillonne. Voilà qu’au XXe siècle, elle crée un type d’humain qui invente un nouveau jeu d’où la main est proscrite. Le football. Plus de paix, plus d’intelligence, plus d’invention. Que du conflit, des règles stupides, une répétition abrutissante d’un même scénario de guerre et de compétition tel que la planète en a connu pendant des millions d’années avant l’invention de la main. Le pied, organe primitif proche parent de la nageoire et du cil propulseur, a repris le dessus sur la main. Le pied, organe de la répétition idiote supplante l’organe du génie créatif, la main. Il est normal que le foot déchaîne les passions les plus stupides, les haines ethniques, territoriales, l’agressivité primitive, toutes choses communes à la bande d’ongulés des premiers âges. D’ailleurs, la langue populaire l’a parfaitement ressenti. Devant un maladroit, elle dit : tu t’y prends comme un pied. On m’opposera la boxe, qui, pour se jouer avec les mains, n’en est pas moins le sport le plus imbécile du monde, puisqu’il consiste à se taper sur la gueule jusqu’à temps qu’il y en ait un qui tombe. La boxe, justement, ne se joue pas avec la main, mais avec le poing, qui en est la négation, puisqu’il réduit à néant le rôle du fameux pouce opposable. Et, pour bien marquer l’occultation de la main, la boxe exige l’usage du gant, qui est en l’occurrence, une sorte de capote anglaise de l’intelligence.

Une petite remarque pour prouver la lamentable régression à quoi nous condamne le foot. Si vous avez du génie et que vous consacrez votre vie à une oeuvre littéraire à la fois originale et universelle, à la découverte scientifique, à des théories économiques et politiques visant à de plus justes répartitions des richesses et à la disparition des guerres, vous êtes un candidat potentiel au prix Nobel. Si vous l’obtenez, en récompense de toute une vie dédiée au progrès et au bonheur des hommes, vous toucherez la somme de six cent mille francs. J’ai fait le calcul, cela correspond à ce que touche Ronaldo en cinq jours.

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