« Comment je suis tombé amoureux des Spurs »

TEXTE – L’écrivain Salman Rushdie n’a jamais écrit sur le football. A l’exception d’un article paru dans The New Yorker où il avoue être un supporter de Tottenham Hotspur.

Salman Rushdie

Sans doute Salman Rushdie rageait-il de n’avoir pas écrit Fever Pitch le premier, et d’avoir ainsi laissé Arsenal prendre de l’avance. En 1999, pour le magazine The New Yorker, l’écrivain fait son coming-out : il avoue dans son article « The people’s game » être un supporter de Tottenham Hotspur. Un texte qui a été traduit en français dans L’Equipe Magazine N°922 du 1er janvier 2000.

Je suis arrivé à Londres en 1961, à l’âge de treize ans et demi, accompagné par mon père. J’allais entrer au pensionnat. Il faisait froid, avec un ciel bleu et des nuits envahies de brumes verdâtres. Nous demeurions dans l’immense pièce d’un hôtel, le Cumberland, à Marble Arch, et après que nous nous fûmes installés, mon père me demanda si je voulais voir un match de football pro. A Bombay, où j’avais grandi, il n’était pas question de football ; là-bas, il n’y avait que du cricket et du hockey.Le premier match que mon père m’emmena voir était un match amical entre Arsenal et le Real Madrid. Je ne savais pas que l’équipe visiteuse était alors considérée comme la plus grande de toutes. Ou qu’elle venait de remporter la Coupe d’Europe cinq années de suite. Ou que parmi ses joueurs figuraient deux géants, deux étrangers : un hongrois, Ferenc Puskas, le major galopant, et un Argentin, Alfredo Di Stefano. Durant la première mi-temps, le Real Madrid torpilla Arsenal. L’équipe londonienne était réputée pour sa défense tenace – ennuyeux Arsenal est une étiquette qui lui a été collée pendant des années – mais, cette fois, le Real Madrid se joua de la défense d’Arsenal comme d’une passoire, pour mener 3-0 au terme de la première mi- temps. Ensuite, parce qu’au fond, il ne s’agissait que d’un match amical, le Real retira ses grands joueurs et les remplaça par une poignée de jeunes. Arsenal garda ses joueurs d’origine et le match se termina à égalité, 3-3 ; mais même les fans les plus acharnés d’Arsenal ne pouvaient prétendre que ce résultat reflétait une égalité entre les deux équipes.

De retour à l’hôtel, mon père me demanda mon avis. « Je n’ai pas grand-chose à dire sur cette équipe anglaise, lui dis-je, Mais j’ai bien aimé l’Espagnole. Peux-tu savoir s’il y a une équipe anglaise qui joue comme le Real Madrid ? ». Mon père, presque aussi innocent que moi en la matière, répondit : « Je vais aller demander à la réception« . Ce qu’il apprit du réceptionniste maintenant si loin changea ma vie car, quelques jours plus tard, nous allions voir l’autre grande équipe du nord de Londres, Tottenham Hotspur et, là, je tombai amoureux.

Je ne me souviens plus à quelle équipe Spur donnait une raclée ce jour-là. En revanche, je me rappelle que j’ai été littéralement métamorphosé par ma visite dans ce quartier morose d’une ville où j’étais toujours un étranger. Le gamin qui avait quitté White Hart Lane après le match n’était plus un spectateur. il était devenu un supporteur. Bill Brown, Peter Baker, Ron Henry, Danny Blanchflower, Maurice Norman, Dave Mackay, Cliff Jones, John White, Bobby Smith, Les Allen, Terry Dyson. Aujourd’hui encore, je peux citer les noms de l’équipe première. Et je peux même presque en faire autant avec les réservistes : Johnny Hollowbread, Mel Hopkins, Tony Marchi, Terry Medwin, Eddie Clayton, Frank Saul… Euh, mais continuons notre histoire.

Je me souviens des conditions lamentables dans lesquelles l’équipe s’est disloquée. je les ressens comme des tragédies personnelles : Blanchflower s’est blessé à un genou; Norman s’est cassé une jambe; Mackay s’est cassé deux fois la même jambe et surtout, il y a eu la mort de John White lors d’une compétition de golf, tué par un arbre foudroyé pendant un orage alors qu’il s’y était mis à couvert. Le surnom de White à Spur était le Fantôme. Après avoir remporté le doublé durant la saison 1960-61, les Spurs faillirent répéter leur exploit l’année suivante, et pendant les trente-sept années qui suivirent, l’équipe a souvent réalisé de beaux parcours en remportant des Coupes d’Europe ou d’Angleterre, mais n’a jamais réussi à s’imposer à nouveau en Championnat.

C’est ça être supporteur : attendre, endurer des décennies de désillusions, puis ne plus avoir le choix en matière de fidélité. Chaque week-end, je lis la page des sports et, machinalement, mon regard se tourne vers les résultats des Spurs. Si l’équipe a gagné, le week-end me paraît plus agréable; si elle a perdu, le temps est gris. C’est pathétique. C’est une drogue. C’est de la monogamie, « Jusqu’à ce que la mort nous sépare« . Toutefois, pendant la glorieuse saison 1960-61, Tottenham a remporté, juste cette fois, le Championnat haut la main. Ensuite, l’équipe descendit à Wembley pour la finale de la Coupe, le second acte du doublé, et remporta le match 2-0 – même si l’équipe ne joua pas bien ce jour-là, comme l’admet aujourd’hui son manager Bill Nicholson. En fait, c’était une victoire un peu chanceuse puisque l’équipe battue était Leicester City.

Le football est un jeu… vigoureux et entier. Les équipes ont leurs propres hymnes, souvent anciens, d’origine américaine « Glory, Glory, Alleluia » pour Spur, « You’ll Never Walk Alone » de Rodgers et Hammerstein pour Liverpool, et toute une panoplie de chants, disons, patriotiques. Puis, il y a la musique des « rugissants ». Au milieu des années 80, j’ai eu l’occasion de vivre à une extrémité de Highbury Hill. De l’autre côté, il y a le stade d’Arsenal. Les jours de match, quand la foule passait devant notre maison, étaient souvent un peu agités. (Une fois, quelqu’un enfonça une tête de cochon écorchée sur la grille de ma cour. Pourquoi ? ça, le cochon ne le dit pas.) J’ai toujours deviné le déroulement d’un match aux grondements de la foule. Un rugissement – non réfréné, spontané, triomphant – suivait invariablement un but marqué par l’équipe locale. Un autre, un peu plus plaintif, suivait un but manqué de peu. Un troisième, perçant, m’informait d’un but manqué par l’adversaire. Et, enfin, un grognement lourd, le grognement de la tête écorchée d’un cochon, suivait un but marqué par les adversaires.

Il y a aussi les chants. Il m’est arrivé d’emmener le romancier péruvien Vargas Llosa à White Hart Lane et il avait été à la fois surpris et admiratif lorsqu’il avait compris que les supporters chantaient « Une équipe en Europe, il n’y a qu’une équipe en Europe ! » plus ou moins sur l’air de « Guantanarema« . Ou ceci (tous ensemble maintenant) : « Nous sommes tous d’accord, Arsenal c’est de la camelote !« . Ou quand votre équipe gagne : « Voyez-vous, voyez-vous, voyez-vous Arsenal ?« . Ou dans d’autres circonstances, mais avec plus d’ambition : « Enfin ils vont nous croire, enfin ils vont nous croire, on va remporter la League » (ou selon les cas la Coupe). Ou ceci, quand leur équipe a pris la tête (en signe de vindicte en montrant du doigt les supporteurs de l’équipe en déplacement) : « Vous ne chantez plus, vous ne chantez plus !« .

Un jour où je quittais le stade, rayonnant comme un fou, un supporteur de Spur me reconnut et me fit signe chaleureusement dans ma direction. Il lança : « Dieu vous garde, Salman.« . Je lui fis signe à mon tour, mais je me retins de lui dire : « Non, pas Dieu, mec, il ne joue pas pour notre équipe. Et puis, qui a besoin de Lui quand on a déjà George Graham et David Ginola, lorsque l’on quitte le stade de Wembley après une victoire ?« .

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