Eloges d’un coup de boule

LECTURES – Le coup de boule de Zinedine Zidane, le 9 juillet 2006 en finale de la Coupe du Monde, sur la poitrine de l’Italien Marco Materazzi, a inspiré de nombreuses réactions littéraires, dont un bref roman de Jean-Philippe Toussaint, « La mélancolie de Zidane » (Editions de Minuit).

Zidane Materazzi 2006

Lorsque Zinedine Zidane frappe Marco Materazzi, dans les dernières minutes de la finale de la Coupe du Monde 2006, c’est comme si plus rien d’autre n’avait existé. Le geste du français, inattendu, a effacé tout le reste du tournoi, y compris la victoire de l’Italie.

Rappel des faits : La France et l’Italie disputent à Berlin la finale de la Coupe du Monde 2006. Le score est de 1-1, but de Zidane pour la France et Materazzi pour l’Italie. Le match en est aux prolongations, car les deux équipes n’ont pu se départager. Hors champ des caméras, à la 110ème minute, l’Italien s’en prend verbalement à Zidane. Ce dernier arrêté sa course, se retourne, laisse venir à lui l’Italien et lui assène un coup de tête dans la poitrine. Zidane est alors exclu du tout dernier match de sa carrière. L’Italie remportera la finale aux tirs au but.

Pour Jean-Philippe Toussaint, le coup de boule de Zinedine Zidane serait un geste « ambigu, donc romanesque« . L’auteur belge, présent dans le stade de Berlin au moment des faits, s’interroge sur la réalité du geste. Qui, réellement, a vu Zidane frapper Materazzi ? Ni l’arbitre, ni les joueurs, ni même les spectateurs. Ce n’est que par une représentation (la video du quatrième arbitre, le ralenti de la TV…) que l’on a accrédité la vérité du geste. Il suggère finalement que le geste n’a jamais eu lieu. « Je fais simplement mon travail d’écrivain » .

L’écrivain, donc, cherche une explication à ce geste. Et en trouve deux. D’une, « la tristesse de la fin annoncée, à l’amertume du joueur qui dispute le dernier match de sa carrière et ne peut se résoudre à finir « . De deux, « l’envie, irrépressible, de quitter brusquement le terrain et de rentrer aux vestiaires, car la lassitude est là, soudain, incommensurable, la fatigue, l’épuisement, l’épaule qui fait mal, Zidane ne parvient pas à marquer, il n’en peut plus de ses partenaires, de ses adversaires, il n’en peut plus du monde et de soi-même.  »

Le court roman de Toussaint est une goutte d’eau dans l’océan de littérature qu’à déclenché le geste de Zidane. Dès le lendemain de la finale, les médias du monde entier ont demandé à des spécialistes de lecture labiale de décrypter l’insulte de Materazzi qui aurait déclenché la colère de Zidane. Les spécialistes en question hésitent sur le sujet de la discorde : l’origine, la religion, le métier de sa sœur ? Le joueur italien se régale de ces supputations. Et en rajoute pas moins de 249 dans un amusant petit livre édité à des fins caritatives, « Ce que j’ai vraiment dit à Zidane »

Plus sérieusement (encore que…), le romancier espagnol Javier Marías décrit le geste de Zidane comme l’alternative à une histoire trop belle. Le héros fatigué qui conduit les siens aux portes de la victoire aurait écrit un scénario à la Disney pour un film d’adolescents. Avec son geste, Zidane donne à l’histoire une ambiguïté qui donne « un récit profond, étrange, cassé, rugueux, à la place d’une prévisible histoire« .

Car Zidane n’est pas un saint. Il ne l’a jamais été. « Ce qui rend Zidane (artiste) profondément touchant, écrit Francis Marmande dans Le Monde, c’est sa brutalité. L’ange discret reste un as du coup de boule. On ne prend pas douze cartons rouges en enfilant des perles« .

Zidane est un héros, mais un héros fragile. Le Français Philippe Corcuff souligne l’image du héros moderne, « figure paradoxale » entre puissance et fragilité. Il cite son collègue américain Craig Holden qui à propos des héros énonce « les failles, les faiblesses contre lesquelles ils doivent lutter, les abîmes de rage, de doute et de honte qu’ils portent en eux et qu’ils doivent coûte que coûte combler » .

Pour Eduardo Galeano, le geste de Zidane est politique. Il voit dans la « charge folle » du français comme un « rugissement d’impuissance » contre les maux de la planète et de la mondialisation.

JD Beauvallet, dans Les Inrockuptibles, fait dans le dithyrambique : « Ce qu’il nous reste, à tous, pourtant, c’est ce geste. Sublime, forcément sublime. Zidane restera pour toujours l’homme des coups de tête imprévus des finales de coupe du monde (…) Qu’un joueur de l’importance de Zidane choisisse de ramener la loi – même celle de la jungle, c’est un début – sur le terrain, qu’il s’immole pour que le foot retrouve une dimension humaine, mérite d’être salué, encouragé. »

L’écrivain haïtien Dany Laferrière ajoute : « Parce qu’on est plusieurs à regarder un jeu, on croit que c’est plus qu’un jeu. Le geste de Zidane, c’est l’intrusion de la lourde réalité dans le jeu. Zidane ne joue plus. Il brise les codes d’un coup de tête »

Le mot de la fin revient à Francis Marmande : « Zidane reste une icône qui déconne. Dès que la pub récupère la photo de son coup de boule l’affaire sera rondement finie« . En effet.

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